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les Crânes de Cristal
Auteur : Le Grand Cthulhu
Posté le : 20/06/2006 à 15h20
Chapitre : 1

Vianney Postic

Les Crânes de Cristal

Nor it is to be thought that man is either the oldest or the last of Earth’s masters, or that the common bulk of life or substance walks alone. The Old Ones were, the Old Ones are, and the Old Ones shall be.
Necronomicon, ch.VII, s.16, page 751


Avertissement au lecteur

Ce livre a été conçu comme un hommage au grand auteur fantastique Howard Phillips Lovecraft et comme une contribution au Mythe de Cthulhu et reprend donc tout ou partie des éléments de ce cycle. Néanmoins, bien qu’aujourd’hui Lovecraft soit de plus en plus apprécié et connu, et qu’aux oreilles d’un public de plus en plus large résonne le nom de Cthulhu, une brève explication s’impose de cet univers pour ceux qui ne le connaissent pas, sans quoi il serait difficile d’entamer ce roman.
Le monde de Lovecraft est le nôtre, un monde où l’étrange côtoie le familier en permanence. L’Homme n’a jamais été et ne sera jamais le seul et le plus puissant des maîtres de la planète. L’ont précédé et ont péri bien des races, des civilisations, des idées. Parmi elles, ce fut la civilisation des Grands Anciens qui prédomina, voici environ un milliard d’années. Alors que la Terre s’éveillait à peine à la vie, les Anciens, menés par Yog-Sothoth et Azathoth, vinrent de Bételgeuse pour la conquérir. Ils étaient sans forme aux yeux humains : c’étaient des entités à plusieurs dimensions. Ils construisirent une civilisation brillante, mais tombèrent dans la pratique de la magie noire et furent bannis en guise de châtiment. Leurs cités, Irem en Arabie Saoudite, Leng dans l’Himalaya, Kara-Shehr dans le Sahara, Kadath dans l’Antarctique Sud, furent voilées aux yeux des mortels, ensevelies sous le sable, la roche ou la glace. Les Anciens furent maintenus prisonniers, immobiles mais non pas morts, dans des dimensions infinies. Cthulhu, l’un des plus puissants, qui avait pris une forme de pieuvre, fut englouti dans la cité de R’lyeh, dans le Pacifique Sud. Hastur fut envoyé dans le lac de Hali, sur l’étoile Fomalhaut. Azathoth fut renvoyé au centre du Chaos. Quant à Yog-Sothoth, il fut condamné à être le Gardien de la Porte entre les dimensions, la Porte elle-même, le Tout-en-Un et le Un-en-Tout.
Depuis des millénaires, les Anciens espèrent donc leur retour et attendent patiemment que quelqu’un vienne déverrouiller les sceaux qui les maintiennent prisonniers. Ils rêvent, envoyant leurs songes aux humains comme des messages. Ainsi naquit la caste des sorciers, des mages et des nécromanciens, tous alliés et serviteurs des Anciens. Aujourd’hui, la plus grande menace qui pèse sur l’humanité est leur retour, imminent et soudain, d’autant plus monstrueux qu’ils seront sans pitié pour l’humanité, étant donné qu’ils sont incapables de la comprendre : ils en sont bien trop différents. Ils sont l’émanation de l’Ailleurs, de l’Etrange lui-même, des aberrations qui ne devraient pas exister pour un esprit sain.
Ils sont la source de toutes les mythologies que l’homme croit avoir inventé. Ainsi, Shub-Niggurath, le Bouc Noir aux Mille Chevreaux, un Grand Ancien qui prend cette forme lors des cérémonies de Sabbat, n’est que le principe du Diable. Enfin, ils n’apparaissent qu’épisodiquement, jamais en personne, toujours par des rumeurs horrifiées, tapies au fond de la mémoire collective, ou à travers des textes maudits, tels le Necronomicon ou le Culte des Goules.
Ceci étant dit, bonne lecture !

Vianney Postic – le 10 novembre 2005

Chapitre 1

Je publie après dix ans de tergiversations le journal de mon père, devenu fou dans des circonstances qui restent encore aujourd’hui inexpliquées. Pour être franc, la première lecture de ce journal me laissa pantelant d’émotions aussi violentes que contradictoires, et combat encore en moi l’incrédulité ironique et compatissante devant une douce démence, contre l’horreur et le dégoût les plus profonds qui soient sur cette pauvre Terre. Que le lecteur juge comme il pourra. Voici mon histoire.
Je m’appelle Allan J. Mitchell-Hedges. J’ai 36 ans et je suis fils de Michael Derek Mitchell-Hedges et de Leonora Curwen, de Providence. Je suis journaliste, athée : c’est cette conviction profonde qu’il n’existe pas de puissance supérieure à l’homme qui me permet de me cramponner à la rugueuse vérité sans sombrer dans la folie.
Il y a dix ans de cela, sur la fin avril 2016, alors que j’effectuais un reportage biophotographique en Afrique Australe pour le compte du National Geographic Magazine, je fus appelé de toute urgence au chevet de mon père. Il avait contracté une maladie mystérieuse qui semblait le tourmenter horriblement et il était mourant quand je franchis le seuil de la maison familiale. Je ne l’avais visitée depuis près de cinq ans, en fait depuis la date où mon père avait émergé de la jungle yucatane, en haillons, le visage hâve et les yeux hagards, serrant convulsivement entre ses doigts squelettiques un surprenant crâne en verre, marmonnant des paroles incohérentes qui pétrifièrent de terreur les quelques indigènes qui les entendirent. Mon père tenta de leur parler, mais ils se bouchèrent les oreilles et se couvrirent les yeux de leurs mains. La seule chose qu’il voulurent bien lui concéder fut un guide indien qui, quasi mort de peur, décampa au plus vite dès qu’il eut remis son « protégé » entre les mains des autorités. Mon père fut conduit chez le gouverneur de la province, à Merida, et s’enferma avec lui pour une discussion de deux longues heures. On entendit au bout de ces deux heures un bruit sourd de chaises rudement tirées, des éclats de voix qui montèrent puis s’interrompirent brusquement. Le gouverneur ressortit ,blanc comme un suaire, et ordonna d’une voix cassée, aux soldats accourus au bruit, de se saisir de mon père et de l’expédier dans les plus brefs délais dans un asile, si possible américain. Des gouttes de sueur perlaient sur son front tandis qu’il leur affirmait que son interlocuteur, devenu forcené, avait voulu le frapper et qu’il avait dû l’assommer. Personne ne sait ce qui fut dit entre eux, pour deux bonnes raisons. L’une est que le gouverneur ne parla jamais à personne, pas même au propre fils du « forcené » venu l’interroger, de ce qu’il entendit lors de cet entretien. Mais il ne fut plus jamais le même et manifesta dès lors de curieuses manies : claustrophobie, peur de l’obscurité, une profonde nausée de tout ce qui avait trait à l’occulte ou aux mythologies. La seconde est que mon père, après cette entrevue désastreuse, s’enferma dans un mutisme absolu dont il ne sortit qu’à sa mort. On ne put rien tirer des Indiens, sinon des bredouillements terrifiés pleins d’allusions obscures à « un mauvais dieu dans la selva», entrecoupés de vagues signes de croix. La seule concession que l’on voulut bien me faire en faveur de mon père à son retour du Mexique fut la permission de le garder dans la maison familiale. D’aucuns furent sans doute soulagés de ce choix… Des cas pareils, cela remue trop de vieux souvenirs qui dorment au fond de la mémoire collective pour qu’on veuille longtemps les prendre en charge.
Michael Mitchell-Hedges resta donc, muet, enfermé dans sa chambre, jusqu’à ce jour d’avril 2016 où j’entrai en trombe dans la maison. Le premier coup d’œil que je jetai me fit voir que celle-ci avait peu changé. Mêmes grandes bibliothèques sombres et majestueuses, mêmes lourds fauteuils Empire militairement rangés le long des murs, mêmes horloges et portraits massifs sur les parois. Même pendule Boulle, toujours l’air de me narguer en faisait luire la blancheur de son cadran dans la pénombre de l’escalier. Au second, la différence me sauta aux yeux. De grands espaces vides marquaient les emplacements d’imposants livres de magie et d’occultisme qui encombraient auparavant jusqu’aux planchers. Apparemment, le premier soin de mon père en rentrant avait été d’en faire disparaître jusqu’au souvenir. Les murs avaient été repeints à neuf d’un blanc nacré et le couloir, d’ordinaire plutôt sombre, ruisselait de lumière. En gravissant les marches, je pus voir qu’il en allait de même dans toute la maison. Disparues également, les étranges armes exotiques et les masques bizarres qu’il ramenait de ses lointains voyages. Plus rien finalement de ce qui occupait autrefois la majeure partie de la maison ne subsistait. C’était dans l’étage supérieur que cela devenait plus frappant. En pénétrant dans la chambre paternelle, je vis les traditionnelles sagaies et boucliers remplacés par des cartes du monde couvertes d’annotations. Mon père s’était de toute évidence pris d’un grand intérêt pour la géographie et prenait cette nouvelle marotte très à cœur. Ma première impression d’invariabilité s’estompa vite pour laisser place au sentiment curieux d’être un étranger dans sa propre demeure. Au moment où j’entrai, un prêtre me croisa en chemin inverse. Mon père avait hérité de ses parents la foi catholique, bien qu’il eût semblé depuis quelques années prendre la religion chrétienne si en grippe que la simple mention le faisait blêmir. L’expression du curé était composite, un surprenant mélange de dégoût, de terreur et de joie extatique.
Mon père gisait sur son lit, le souffle rauque. Il était moribond, et son corps, tout en s’affaissant comme un vieux sac, donnait l’idée révoltante d’un cadavre en avance sur sa corruption. De la mort il avait la rigidité, mais la vivacité de ses yeux la démentait vite. Je m’aperçus alors que la maladie avait fait virer ses yeux bruns en un jaune sombre et sinistre. Une flamme dansait au fond des prunelles, dont la fixité étrange me mit mal à l’aise. Fixes et néanmoins pleins d’une vie vampirique, reflets d’un cerveau encore puissant, telle fut l’impression que me donnèrent les yeux de mon père, tandis même que la Mort avait posé sa griffe osseuse sur son corps. Il leva faiblement une main et m’appela à mon approche : un vif soulagement se peignit sur ses traits ridés. Puis il ouvrit la bouche et j’entendis sa voix pour la première et ultime fois en cinq ans. Elle était basse et pourtant sifflante, vaguement aiguë dans ses intonations et rocailleuse comme si on en avait coupé les cordes vocales. On aurait dit le sifflement menaçant d’un serpent qui se love avant de frapper. Elle me fit froid dans le dos et la joie que j’avais ressentie de prime abord disparut soudainement, remplacée aussitôt par une haine glacée et convulsive pour cette voix. Je ne reconnus plus mon père. C’était un démon qui avait pris ses traits, et parlait par sa bouche, même si ce qu’il disait était parfaitement sensé et prouvait qu’il avait tous ses esprits.
– John – il m’avait toujours appelé ainsi – John, prends la liasse de papiers que tu trouveras dans mon secrétaire et jette-la au feu », cela prononcé comme si je l’avais quitté depuis dix minutes. Mais il laissa retomber sa tête sur l’oreiller, inspira une grande goulée d’air, ferma ces yeux infâmes et rendit l’âme. L’envie difficile à réprimer que j’avais eue de l’étrangler s’évanouit. Un phénomène inexplicable se produisit alors : tandis qu’une paix intense détendait son visage et lui donnait l’apparence d’un homme jeune et calme, il semblait que de longues années de déchéance étaient révélées. Un vent aigre et glacé fit battre les volets, et une musique étrange, pleine de beauté mais aliénante, se fit entendre. Un frisson glacé nous parcourut l’échine à tous. Un bruit d’ailes répugnant retentit à l’extérieur, comme si elles soulevaient avec difficulté une énorme masse gélatineuse. Le cadavre entra en déliquescence accélérée et ne fut bientôt plus qu’une forme verdâtre, gluante, amorphe, qui pourrit et se décomposa sous nos doigts recroquevillés.
De la flaque d’ichor qui avait été mon père monta une fumée lourde, asphyxiante, qui se contorsionna au-dessus du lit, tendant ses serres noires au-dessus de nous. J’eus le cœur retourné par le spectacle. Le notaire derrière moi se mit à vomir. Mais comme une portion du brouillard sombre allait nous atteindre, un autre vent, une autre musique se déclarèrent. Une musique belle comme l’autre, mais qui réchauffait l’âme et le corps au lieu de les pétrifier. Une nouvelle « chose » s’était introduite dans la pièce et luttait contre l’autre – puissance contre puissance – volonté contre volonté – et des ondes mentales déferlaient sur nous autres vacillant sur nos jambes molles de terreur. Ce fut la nouvelle venue qui apparemment vainquit l’autre : la musique gagna en beauté sur l’autre et la fit taire, le vent chaud et doux comme une brise dispersa la bise glaciale, la fumée noire recula, étonnée, implora, disparut de cette terre. Une lumière surnaturelle envahit la pièce. Un bruit de chair flasque derrière la fenêtre fit frémir le mur. Je perdis connaissance.
Il me sembla qu’une longue nuit s’étendait sur mes sens. De cette nuit sortaient lentement, insidieusement, des tentacules ou des antennes qui me frôlaient et me caressaient. J’écoutais une respiration gluante, un bruit de succion. Les tentacules se faisaient soudain dures et larges et me fouettaient le visage. Je ne comprenais pas et je hurlais, mais seul le silence d’une présence maligne me répondait et j’hurlais et j’hurlais, mais continuait la flagellation, saccadée, et profonde, et muette,… Ce fut la main calleuse du notaire qui m’éveilla. J’en sentis le contact brutal sur ma joue et émergeai en nage de ma torpeur. Sa tête ébouriffée par l’émotion me regardait, anxieuse de mon réveil. Sa chaîne de montre, qu’il portait à l’ancienne, pendouillait ridiculement sur son gros ventre. Il sentait l’alcool à plein nez. Il avait dû fouiller dans le bar paternel et se servir un réconfortant mais je ne lui en voulus pas : il était encore verdâtre de peur. Je me dégageai de son étreinte et me relevai, non sans mal. Un hématome me poignait douloureusement la nuque : dans ma chute, ma tête avait heurté le coin du bureau. Bureau… Secrétaire ? La liasse ! Il fallait trouver un moyen d’éloigner ce notaire empressé mais un peu trop envahissant. Cependant qu’il me serrait affectueusement les mains, m’appelait de tous les noms qui poussaient dans son cerveau embrumé par les vapeurs de l’alcool, je le repoussais lentement, mais fermement vers la porte. Je mis fin à ses transports en lui fourrant entre les bras la bouteille de xérès qu’il avait eu l’indélicatesse d’entamer et lui claquai le battant au nez. Je me précipitai à la croisée pour le voir partir. Il caressait avec amour la flasque ventrue et je pus juger à la concupiscence dans son regard le prix qu’il attachait à mon « cadeau » d’adieu. Il eut bientôt tourné le coin de la rue d’un pas mal assuré et le claquement de ses talons se perdit dans l’air du soir. Je bondis sur le secrétaire et en renversai les tiroirs. Mais tous intégralement se trouvaient remplis d’instruments de mesure, de cartes, de livres,… pas la moindre trace d’une liasse de papiers dans ce maudit meuble ! Je mis un frein à l’impatience qui faisait trembler mes mains et commençai à palper méthodiquement le chêne. Au bout de dix minutes, mes doigts effleurèrent une incrustation qui s’enfonça sous leur pression. Un compartiment secret se dévoila, comme j’aurais dû m’y attendre, avec à l’intérieur les papiers de mon père. C’est en songeant à ses restes qui gisaient sur le lit que je pris conscience de l’atmosphère pestilentielle qui régnait dans la pièce et que ma fébrilité m’avait jusque là empêché de remarquer. J’ouvris la fenêtre en grand et laissai l’air décanter et se purifier. Je me carrais dans le rocking-chair qui occupait l’autre coin de la pièce et commençai ma lecture.
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